Ce n’est pas la meilleure expression belge pour illustrer ce qui suit, mais j’aime bien, alors je te la glisse quand même !
Il y a rire et rire, mais me pisser dans le dos et dire que je transpire, ça, c’est plus rire.
Voici une petite histoire que j’avais envie de te raconter. Alors, si tu as un peu de temps, assieds-toi, prends un café, un Coca ou une focaccia, et fais-toi plez.
PS : la planète entière saura maintenant que j’ai un intestin fragile, mais au fond, tout le monde s’en bat les steaks ! Donc, ce n’est pas grave !
Allez, on s’accroche…
Cette photo a été prise à l’hosto. Ce n’est pas pour participer à la grande ronde du voyeurisme de notre époque que je te poste ça là. Non, je crois juste que c’est parce que je vois rarement mon visage faible. Rien de grave, juste une petite hospitalisation d’urgence pour surveiller mon intestin. C’est OK, je suis à la maison et tout va bien.
Je viens de mater la télé (Télématin, c’est mon émission du week-end quand je me lève avant tout le monde), je tombe sur un gars, Jean-Jacques Richard, qui a sorti un livre, « Je suis vieux et je vous emmerde : manifeste contre l’âgisme au travail ».
Ni une ni deux, je me suis levée, fallait que ça sorte, comme dirait Saule dans un de ses derniers titres que je te conseille vivement d’écouter.
L’histoire commence donc ici…
J’ai assisté à l’hosto à de ces épisodes qui m’ont, à plusieurs reprises, donné mal au bide (qui était déjà pas mal dégommé), du genre t’as envie de vomir, du genre tu ne veux pas que ça t’arrive… plutôt crever.
Non, effectivement, je n’ai pas envie que ça m’arrive… plutôt crever.
Mardi soir, on doit me garder pour surveiller. Faute de lit, je n’ai pas pu avoir une chambre seule. Ouais, depuis que je suis indép, je paie une DKV pour ça, mais si tu me connais, tu sais que je m’en fous, que je ne ferai jamais scandale… Y a pas assez de lits en chirurgie pour que j’en aie une. Du coup, on réveille la personne qui sera à côté de moi et que j’appellerai Claudine.
Il est 23 h 15. Elle dormait déjà bien profondément, Claudine. On ouvre la porte, on allume toutes les lumières, on fait du bruit. J’apprendrai plus tard qu’on lui avait déjà fait le coup la nuit précédente. Je ne suis évidemment pas accueillie avec un grand sourire par Claudine, et je ne lui en veux pas. Elle s’en est excusée plus tard.
Je me réveille le lendemain, on est aux petits soins pour moi, ce qui n’est pas le cas pour Claudine. Pourquoi ? Sans doute parce que Claudine a un âge avancé, la peau de ses mains et de ses avant-bras en témoigne. Ce matin-là, elle a des difficultés à parler, elle n’arrive pas au bout de ses phrases (tu m’étonnes) ! Sa voix est assez grave, elle a un appareil auditif, mais qui ne fonctionne pas bien, elle le sait. Elle m’expliquera plus tard qu’elle aurait préféré qu’on lui place un petit appareil directement à l’intérieur, mais on lui a dit que chez elle ce ne serait pas possible. J’en arrive même à douter de la véracité de ce qu’on lui a dit !
Elle a des difficultés à parler parce que de l’eau est remontée près de ses poumons. Pour te dire, on va lui ponctionner, ce matin-là, 1,5 litre de liquide (et on n’a pas tout retiré), dans lequel on trouvera des traces de métastases. Claudine a un cancer, c’est à ce moment-là que je l’apprends.
Une doctoresse entre dans la chambre. Une jeune. Ben ouais, une jeune. Moins de trente ans, j’imagine. Elle lui parle, à Claudine. Et Claudine ne comprend pas tout. Comme Claudine est cash, elle lui dit : « Parlez plus lentement, svp. » La doctoresse fait un effort que je trouve petit !
En fait, je comprenais rien à ce que cette doctoresse disait non plus. Elle parlait… trop vite. Déjà là, je me suis dit : mais crotte (c’est le cas de le dire), vieillir, c’est chaud quand même. Elle expliquera à Claudine qu’on va lui faire une ponction de liquide à hauteur des poumons, suivie d’un scanner.
Je m’endors. C’est vrai que je n’ai pas beaucoup dormi en 48 h. J’ai même fait semblant de dormir pour ne pas interagir, j’avoue.
Plus tard, deux internes arrivent en mode cow-boys, le ton de la voix en dit long sur la considération de la patiente. Ce n’est pas comme mon médecin traitant actuel, ou celui qui m’a guérie quand j’étais enfant, ou mon gastro, ou la gynéco qui suit Claudine.
Non, ces deux internes parlent très fort, vite, et Claudine est perturbée par tout ça. « NE BOUGEZ PAS, HEIN ! » On lui gueule presque dessus !
Ce n’est pas tout et c’est là que ça devient crousti-dégueu.
J’entends l’interne au grade supérieur chuchoter (assez fort) à son collègue en apprentissage : « Ne dis pas à XXX que tu as fait la ponction toi-même. Elle ne sera pas contente d’apprendre que j’ai pris cette décision sans son accord ! »
Et puis de rigoler :
« Ahah, si jamais y a une complication, je dirai que c’est toi qui l’as faite. »
Excuse-moi pour ça : mais p¨t*$n de b »*rd%l de m@¨de de luc de m@¨de de p¨t*$n de b »*rd%l.
J’entends en mon for intérieur :
Au cas où vous n’auriez pas remarqué… Bande de trous du luc, Claudine est là, et vous lui sortez un p*t*$n de liquide métastasé de son corps ! Elle a un p*t*$n de cancer et c’est pas parce qu’elle n’entend plus BIEN, qu’elle n’entend plus RIEN et puis de toute façon, on s’en br%nle ! C’est une femme qui a vécu, vécu sainement toute sa chienne de vie, qui m’a expliqué s’être battue toute sa vie pour ne pas se laisser faire, a ouvert sa bouche quand d’autres se sont tus. Et puis peu importe… Elle a un cancer ! C’est un être humain !!!
Pourtant, je n’ai rien dit !
Ils sont partis en coup de vent, genre, je crois qu’il n’y a même pas eu 10 secondes pour : « Ça va aller, madame ? On revient voir dans… »
Claudine me dira plus tard : « Oh zut, j’ai oublié de les remercier, ils étaient gentils. »
Le personnel infirmier, que je sais saturé (et j’espère tellement que nous le savons toutes et tous), qui prendra soin de nous cette journée-là, aura un comportement différent vis-à-vis de moi par rapport à Claudine. Claudine pose beaucoup de questions. On lui avait dit qu’elle sortirait aujourd’hui, mais en fait non. On lui a dit qu’elle devait absolument prendre tel médoc, mais en fait non. Elle n’entend pas bien, alors il faut répéter. Elle est perturbée parce qu’elle le sait. Son cancer se généralise.
Claudine sait que son appareil ne fonctionne pas bien, la morphologie de ses oreilles… Elle me l’a dit !
Le service contient 31 patients (j’ai cru entendre que c’était monté à 37, mais je n’en suis pas certaine) pour deux infirmiers le jour… Un seul la nuit.
Sa gynéco arrive. Nom des os ! Enfin quelqu’un va lui parler correctement, gentiment, doucement, avec empathie. P¨t*$n, avec empathie !
Malheureusement, ce sera pour lui dire qu’elle doit rester à l’hosto, que les nouvelles ne semblent pas bonnes d’après ce qu’elle a vu de l’opération. Le mot cancer est prononcé. Claudine ne veut pas de chimio. « Autant mourir alors. » J’ai vraiment mal au cœur pour Claudine. J’entends sa voix vaciller.
La gyné s’en va. Claudine ouvre le rideau. Elle sourit et me lance un : « Ça va ? Il fait chaud ici, n’est-ce pas ? »
Claudine fermera cette saloperie de fenêtre, les stores pour moi, me demandera si je vais bien, si je préfère dormir la porte ouverte ou fermée, si ça ne me dérange pas si elle laisse sa petite lampe…
Claudine aurait dû sortir mardi, on est jeudi. Elle ne trouve plus ses culottes. Alors elle en a lavé une. Claudine se maquille le matin, se démaquille le soir. Elle est canon.
On dort.
Le lendemain, je sors de mon silence. Tu me connais, fallait bien que j’engage la conversation.
Nous voilà en mode papote, puis en mode lecture (je lis « La psy »), puis en mode repas, et je mange en face de ma voisine de chambre et on cause, on cause. Je commence à en apprendre un paquet sur elle, sur sa fille qu’elle a trop gâtée et qui, manifestement, n’est pas tendre avec Claudine. Claudine me confie que c’est sans doute pour ça que c’est une relation difficile. Par contre, avec ses petits-enfants… C’est top ! Elle est même arrière-grand-mère, Claudine, quatre fois.
Elle a soif, Claudine, et ça fait trois jours qu’elle est là avec comme seul breuvage une bouteille de flotte qu’elle reçoit le midi, uniquement. Elle demande si elle peut en avoir plus. On lui répond qu’on peut en ajouter à chaque repas, mais que ce sera payant, sinon c’est sa famille qui doit s’en occuper.
… La famille de Claudine n’est même pas au courant qu’elle est hospitalisée ! Claudine veut gérer ça seule et ne veut être un poids pour personne !
La gynéco revient. Le rideau se referme entre le lit de Claudine et le mien. Le liquide est métastasé. Cela va aller en s’aggravant. Deux options : une avec chimio, une sans chimio, mais avec de la médecine supportive. J’entends tout. Les détails de ce qui va lui arriver si elle ne tente pas la chimio. De toute façon, c’est la merde !
J’entends à nouveau la voix de Claudine vaciller, et puis les larmes grimper dans sa gorge en parlant de sa fille. « Il faut qu’elle vienne avec moi à notre prochain rdv, pas pour qu’elle me plaigne, non non, mais pour qu’elle comprenne ce qui m’arrive et qu’elle arrête de rouspéter. »
Je n’en peux plus, je dois sortir parce que mes larmes à moi sont dans mes yeux. Dehors, l’infirmière qui nous suit ce jour-là est présente, adorable cette femme, et me fait sourire en me causant bruxellois ! Elle a eu tous les mots qu’il fallait pour Claudine, la douceur dont Claudine avait besoin. Claudine n’aura pas pu la remercier, elle le voulait pourtant !
Je reviens quelques minutes plus tard dans la chambre. Claudine ouvre le rideau à ce moment-là, elle me voit et elle sourit. Elle m’expliquera plus tard qu’elle ne sait pas quoi faire. Elle s’y attendait un peu. Elle n’avait jamais eu mal au ventre comme ça. C’était un mal inconnu et c’est ça qui l’a alertée.
Je lui dis alors que je ne peux pas me mettre à sa place, que c’est sa décision, mais que ce serait peut-être bien qu’elle en parle avec sa fille et ses petits-enfants. Et là, elle me regarde, les yeux en larmes, en me disant que cette nouvelle allait être très difficile pour eux, ses petits-enfants.
Claudine peut enfin sortir. Elle reçoit, tant que je suis là, un appel d’une pédicure médicale dont Claudine avait déplacé le rdv de lundi à jeudi, pensant être sortie de l’hôpital. Claudine a des soucis sur certains ongles, elle trouve ça d’ailleurs très laid ! Elle est coquette !
« Il y a eu des complications pour moi à l’hôpital. » Rien que cette phrase aurait dû générer un : « Oh non, et comment allez-vous ? » En retour, Claudine s’est fait engueuler comme du pus parce que, vous comprenez, il y a une liste d’attente… blablablabla.
Une infirmière entre, voit ma tête, me demande ce qu’il se passe. Je lui explique que je ne comprends pas comment on peut répondre de cette manière. L’infirmière écoute quelques secondes et me dit : « Mais je vais prendre le téléphone et lui dire ma façon de penser, à celle-là ! » Et ensuite de dire à Claudine : « Changez de pédicure, madame ! »
J’ai soif, je vais acheter une bouteille d’eau au bout du couloir. Il y a un distributeur et on peut payer par carte ! J’en achète deux, une pour moi et une pour Claudine.
Elle n’habite pas loin de chez moi en fait, Claudine. Durant la journée, elle m’a confié qu’elle « perdait » tous ses médecins. Ils arrêtent tous. Elle n’a plus de médecin traitant. Elle n’a pas confiance en la personne qu’elle consulte pour l’instant. Elle ne la sent pas…
Je lui dis alors que je lui filerai le n° du mien.
Pendant qu’elle prend sa douche, je lui écris le numéro de mon doc et le mien. Quand elle sort, je lui donne, avec la bouteille d’eau, et lui dis que je ne peux pas lui promettre d’être dispo à la minute, mais que si elle a besoin…
Son sourire ! Pff. Je lui ai même proposé de la ramener. Ben oui, je pouvais sortir. Elle a refusé parce qu’elle s’était engagée auprès d’une association de bénévoles pour qu’on la raccompagne chez elle.
Benja m’appelle, je pars, je lui fais une bise, deux, trois. Je me retourne plusieurs fois.
Prenez soin de vous, Claudine.
J’avoue, j’attends toujours qu’elle m’envoie un message.
Pour ma part, deux membres du personnel (assistant et infirmier) avaient comme information que j’avais été opérée. Ben non, j’étais là en observation.
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Je te raconte ça parce que cet épisode de deux jours m’a fait flipper. Je te raconte aussi ça, pas pour critiquer le milieu hospitalier. TOUS LES SYSTÈMES SOUFFRENT.
Je t’écris ça parce que, pour la première fois de ma vie, à 47 ans, j’ai ressenti une peur. La peur de vivre ce que Claudine a vécu. Je m’en fous qu’elle ait une voix grave, directive, certains diront peut-être pédante. Qu’elle soit sourde. Qu’elle ne m’ait pas super bien accueillie, elle s’en est excusée d’ailleurs.
Elle a un cancer, elle vit seule, elle gère seule !
Et surtout, c’est un être humain.
Tout ce qui est écrit ici s’est vraiment passé ! Pourquoi je poste ça ici… Parce que le monde a besoin d’humanité et que si tu prends le temps d’écouter, de t’intéresser et de parler avec quelqu’un aujourd’hui, demain ou un autre jour, et de DONNER juste un peu de toi, le monde n’en sera que meilleur.
Donc voilà
Pas facile de caser un call to action après ça. Y a même pas besoin d’ailleurs. Mais si tu veux m’appeler, je décrocherai sans aucun doute !
Ouais, j’ai un cœur tout mou qui bat très fort et des litres de larmes planqués je ne sais où.